Construire son être intérieur - Annick de Souzenelle

Publié le 13 Avril 2014

L'invitation d'Annick de Souzenelle à construire l'être intérieur (La Vie)

Annick de Souzenelle occupe une place à part pour ceux qui s'intéressent à la rencontre entre foi et développement personnel. Mieux vaut être bien réveillé si vous la rencontrez. A 90 ans, elle est pleinement présente à son interlocuteur et les réponses fusent avec une étonnante vitalité. Elle m'a reçu pour une interview pour La vie au sein du prieuré saint Augustin à Angers où elle a créé l'institut d'anthropologie spirituelle. Après des études de mathématiques, Annick de Souzenelle a été infirmière anesthésiste, puis psychothérapeute. Née dans une famille catholique, elle a poursuivi à l'âge adulte son chemin spirituel dans la tradition chrétienne orthodoxe, elle anime régulièrement des stages au centre Sainte-Croix, en Dordogne. Elle fonde sa recherche sur son excellente connaissance de l'hébreu qui lui permet de lire l'Ancien et le Nouveau Testament. Grâce à elle, le lecteur redécouvre la richesse et la complexité de ces grands textes. Elle n'hésite pas à l'occasion à dénoncer les contresens qui demeurent présents dans certaines traductions contemporaines. Plutôt que de parler de mort et de résurrection, elle préfère évoquer le terme de mutation présent dans le texte en hébreu. La résurrection est un travail de chaque instant où nous luttons avec nous-mêmes pour intégrer nos forces de vie intérieure. Elle vient de publier chez Albin Michel son dernier ouvrage “Va vers toi” avec pour sous titre “la vocation divine de l'homme” tout un programme. Cette grande spirituelle nous présente ce qu'est ce chemin de vie en cette semaine où les catholiques et les protestants s'apprêtent à célébrer Pâques.

Vous avez intitulé votre livre “va vers toi”, est-ce que nous vivons loin de nous-mêmes ?

Annick de Souzenelle. En effet nous vivons en exil de nous-mêmes. Nous sommes orientés par une conception de Dieu qui nous laisse à l’extérieur, en nous invitant à faire le bien et éviter le mal. Mais nous ne pouvons plus demeurer avec cette approche simpliste, héritée d'une lecture erronée de la Genèse. L'arbre de la connaissance n’est pas l'arbre du bien et du mal, comme on le lit encore, mais de ce qui est déjà accompli de nous et de ce qui reste à accomplir.

Comment accéder à cette connaissance ?

Là encore la Genèse nous montre la voie, mais à condition de demeurer au plus près de la traduction en hébreu. Il y a ce fameux passage de la création que l'on traduit en expliquant que Dieu prendrait une cote d'Adam pour former une femme. Ce qui est un contresens. En réalité, Dieu invite Adam à se tourner vers cet autre côté de lui même, ce féminin voilé, où réside un potentiel immense ! C'est une invitation à entrer en soi même pour favoriser un chemin de croissance.

Entrer en soi même, cela peut faire peur.

C'est effectivement ce que Basile de Césarée décrivait au IIIe siècle, lorsqu’il parlait de l’homme à l'intérieur duquel cela hurle, pique, déchire. Mais que préférons-nous ? Demeurer paralysés par la peur et retomber dans l’infantilisme. Ou l'affronter en pénétrant dans notre monde psychique en allant à la rencontre de ce que nous percevons comme nos monstres intérieurs. La Genèse évoque ce travail lorsque Dieu invite Adam à nommer les animaux au chapitre II, ces animaux étant à prendre de façon symbolique comme des énergies présentes en nous.

A quoi bon nommer ces animaux intérieurs ?

Si nous voulons dépasser le monde animal, il faut d'abord le traverser, en se confrontant à ce qui semble des monstres intérieurs. Prenez l'exemple de la peur qui est représentée par l’un de ces animaux. La nommer, c'est déjà une façon de la prendre en main et de se donner la possibilité d'apprendre de cette peur.

Comment cette démarche introduit à un chemin de croissance ?

L’Homme est essentiellement un “mutant”, nous enseigne la Bible. L'énergie assumée par l'homme et travaillée par le Seigneur délivre son information. Ecoutez ce que Dieu explique à Adam : “de tous les arbres du jardin intérieur, tu pourras manger, mais du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, tu ne mangeras pas, car le jour où tu en mangeras, parce que tu es un mutant, tu muteras.” Vous noterez que c'est bien le verbe muter et non mourir qui est utilisé dans ce passage traduit de l'hébreu. Certaines traductions commettent cette erreur accréditant l'idée que Dieu serait une sorte de père Fouettard qui menace ses enfants. Cette erreur est d'autant plus regrettable qu'elle présente la mort comme une punition, ce qui ne correspond pas à la conception chrétienne.

Si c’est le verbe muter et non mourir, pourquoi ne pas manger du fruit de l'arbre de la connaissance ?

C'est une mise en garde contre une mutation qui interviendrait trop tôt, sans s'appuyer sur une réelle transformation intérieure. Si vous mangez ce fruit avant d'être devenu vous-même ce fruit, vous muterez à l'envers, c'est-à-dire en régressant. Mais ce travail est divino-humain. Lorsque l'homme fait, le Seigneur prend l'œuvre en main et fait sa mutation. Nous aimerions tous vivre un processus de déification sans avoir pris le temps d'effectuer un travail de croissance intérieure. Ce n'est tout simplement pas possible.

Comment cette croissance intérieure s’articule dans la vie de Jésus ?

Jésus accomplit la loi. Il traverse trois étapes qui se manifestent sous la forme de trois baptêmes - d'eau, de feu et du crâne. À sa suite, nous sommes invités à effectuer ce chemin d'évolution. Le premier, le baptême d'eau intervient lorsqu'il descend dans le Jourdain. Cette façon d'être plongé dans le fleuve évoque ce que l'on peut éprouver lorsque l'on avance en eau trouble. Nous sentons des forces autour de nous sans savoir bien ce qu'elles sont. Dans le Jourdain, Jésus prend conscience de tous les poissons symboliques, c’est-à-dire toutes les énergies potentielles à accomplir en l’Homme. Prendre conscience, c'est comme sortir ces poissons de l'eau pour les mettre au sec et les regarder en face. Avec ce baptême de l'eau, Jésus avance dans la connaissance de lui-même et de l'Homme. La force qu'il acquiert et la bénédiction du Père lorsqu'il sort de l'eau lui permettent ensuite de repousser les tentations présentées par le Satan au désert.

C'est alors que débute le second baptême

Ce baptême du feu va lui permettre d'intégrer le côté vivant de ces animaux intérieurs, leur dimension divine. Jésus va par exemple dialoguer avec l’aveugle, descendre dans ses enfers. Il y rencontre l’énergie qui se manifeste sous la forme de la cécité, laquelle révèle ce qui n'est pas encore accompli. Aveugle en hébreu se trouve être le même mot que la peau, symbole de l'inaccompli. Jésus invite son interlocuteur à nommer l'énergie qui l'aveugle et à se tourner vers le royaume à venir. Il l'incite ainsi à regarder ses ressources qu'il porte en lui. Comme toujours avec les Evangiles, ces rencontres s'adressent à une partie de nous-mêmes. Quand nous lisons la rencontre de Jésus avec l'aveugle, cela évoque aussi ce que nous avons laissé dans l'obscurité, qui demande à être éclairé, en entrant en nous-mêmes.

Le Christ va alors vivre la transfiguration.

C'est une étape décisive. Il a transformé toutes ces misères humaines en élan de vie et en informations. Il est alors transfiguré et devient complètement lumière. Dès ce moment-là, l'inaccompli de l’humanité se trouve accompli, c’est fantastique ! Jésus peut s'avancer vers le baptême du crâne.

Lors de son procès, Ponce Pilate va libérer Barabas à sa place, pourquoi ?

Là encore, il est bon de s'ouvrir à une lecture plus profonde. En hébreu, le mot Barabas a deux significations voisines. Il désigne à la fois celui qui est “le fils du Père”, mais aussi la graine non encore germée. C'est ce mot que le Christ emploie dans les évangiles lorsqu’il parle du grain : “si le grain ne meurt, ne mute, il ne peut porter de fruit.” Au sens large, Barabas symbolise l'ensemble des fils du père que nous sommes tous et la semence divine bloquée en chacun de nous comme si nous avions spirituellement les menottes aux mains et les fers aux pieds. Libérer Barabas, c'est permettre notre libération à tous. Et c'est à cette libération que fait référence le mot Pâque. “Pesar” en hébreu est le verbe “épargner”, celui qui est employé lors de la dernière plaie d'Égypte, lorsque l'épée frappe les jeunes garçons Égyptiens qui n'ont pas fait croître les fils en eux, mais épargne les Hébreux qui ont commencé à muter en eux-mêmes.

Construire son être intérieur - Annick de Souzenelle

Vous comparez cette libération à la semence qui germe.

Pour qu’une semence germe, il faut battre le blé, afin d'enlever l’écorce qui la recouvre. De même, Jésus se fait flageller avant d'être crucifié, mis en terre et de ressusciter symboliquement en “épis de blé”. Le fait d’être battus par la vie, cela existe, nous ne pouvons l’éviter. Nous passons tous par des phases de mort et de souffrance. Ces évènements peuvent déboucher sur des résurrections, cela dépend de la façon de les accueillir. Parfois nous sommes mangés par la souffrance et c'est nous qui dépérissons. D'autres fois, nous entrons dans le souffle de l’événement et c'est nous qui mangeons cette souffrance en la transformant en lumière-information avec l'aide du Christ. Nous construisons l'arbre de la connaissance que nous sommes.

Que se passe-t-il en terre après sa crucifixion ?

Le Christ descend dans les derniers enfers. Là, il ne rencontre pas les démons qu’il a déjà intégrés dans son baptême de feu, mais le Satan lui même et il lui écrase la tête symbolique. Il réalise ce qui est annoncé au livre III de la Genèse quand Dieu annonce au serpent que la semence de Isha (de Marie NDLR) lui écrasera la tête. C’est ce qui s'est passé au Golgotha. Le Christ a écrasé la tête du Satan diabolique pour que nous puissions à notre tour le faire. Il vit ce que l'on appelle le baptême du crâne. La mort devient une mutation. Le Christ intègre l'ultime énergie et c'est la résurrection.

Qu'est ce que cela change ?

Le Christ a écrasé le mal dans son principe. Il ne le fait pas à notre place, nous aurons à le faire. Souvenez-vous de l'apôtre Pierre qui souhaite suivre le Christ. Il lui répond : “toi aussi, tu vivras le baptême que je vais vivre, mais aujourd’hui tu n’es pas prêt.” Il faut d’abord accepter la totalité de nos mutations intérieures. Nous vivons dans le temps de la résurrection ce qui est magnifique, mais cela n’arrive pas comme cela. Le christ ne meurt et ne ressuscite qu'après avoir accompli tout ce travail-là

Cela semble bien difficile à accomplir pour nous pauvres mutants !

Mais nous sommes des dieux en puissance et il faut que nous le devenions. Cette période de Pâques permet de prendre conscience du travail accompli et celui qui reste à accomplir. Nous sommes engagés dans une lutte, avec des forces qui peuvent détruire ou construire. Ce combat nous ne pouvons le mener qu'avec le Christ, et avec le Seigneur dans les autres traditions, sachant que le Christ est universel et non réservé aux seuls chrétiens. Réjouissons-nous de cette belle perspective !

Rédigé par Xénia

Publié dans #Spiritualité

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