Famadihana ou exhumation des morts

Publié le 1 Avril 2014

Famadihana ou exhumation des morts

J’ai assisté samedi dernier à une exhumation des morts en pleine brousse, dans la région de Fianarantsoa, plus précisément à Fandandrava. Cette coutume impressionnante donne lieu à des réjouissances qui durent plusieurs jours, au cours desquelles la famille des défunts ainsi honorés dépensent souvent toutes leurs économies, ruinant ainsi des années d’épargne laborieuse. À Madagascar, la mort coûte souvent plus chère que la vie….


En effet, ce qui frappe une occidentale qui vit à Madagascar, c’est le rapport que les Malgaches entretiennent avec la mort, et surtout ses morts. La fidélité aux ancêtres est l’un des piliers de la compréhension de la culture malgache. Le rapport à la mort est prégnant d’abord parce que celle-ci est omniprésente dans le quotidien : l’accès aux soins étant limité pour les habitants de brousse, on meurt de toutes sortes de maladies, parfois bénignes, de la foudre, ou victimes d’agressions dues à l’immense pauvreté.


Les nombreux et solides tombeaux de pierre, qui ressemblent à de petites maisons (certains sont creusés dans des rochers) et qui parsèment le paysage attestent de la présence en tous lieux de ces défunts qui habitent avec nous, les vivants. Car à Madagascar, je découvre que les morts ne sont jamais vraiment morts, qu’ils sont plutôt des « morts-vivants » tant ils sont rendus présents dans les paroles mais aussi dans les coutumes rituelles du peuple. D’ailleurs, un proverbe malgache affirme que « les morts ne sont vraiment morts que lorsque les vivants les ont oubliés ». L’oubli est donc la mort définitive et celle-ci doit être évitée. C’est pour cette raison qu’il est important d’avoir des enfants, de nombreux enfants, afin de perpétrer la mémoire du défunt et qu’il puisse accéder au statut d’ancêtre. Sinon, il est condamné à errer ça et là et il peut devenir source de maux en tous genres pour sa famille. Afin d’éviter cela, il faut l’enterrer selon des lois bien précises, des coutumes à respecter qui faciliteront son passage à l’état d’ancêtre, et feront de lui un « être » bienveillant et source de bénédiction pour la famille, et plus largement le village.

L’exhumation a lieu tous les cinq ou sept ans, selon les familles et les moyens qu’elles possèdent, car cette cérémonie coûte très cher ! L’aspect organisationnel est très important puisque ce sont des centaines de personnes qui sont concernées. En effet, l’exhumation est la grande fête par excellence qui permet de rassembler, dans la mesure du possible, toute la famille élargie ainsi que les habitants du village autour de la mémoire des défunts d’une famille.


Pour cela, la famille doit demander à la mairie du village l’autorisation d’exhumer ses défunts. La veille de la date choisie, un membre désigné de la famille va au tombeau pour prévenir les défunts de l’exhumation qui aura lieu le lendemain : il le fait en apostrophant les morts. On n’a pas oublié de louer les services d’un petit orchestre ou, à défaut, une sono, car la journée qui précède l’événement sera consacrée aux réjouissances et l’on va danser, chanter et… beaucoup boire ! On exprime ainsi la joie des retrouvailles.

Rassemblement autour du nouveau tombeau creusé dans le rocherRassemblement autour du nouveau tombeau creusé dans le rocher
Rassemblement autour du nouveau tombeau creusé dans le rocher

Rassemblement autour du nouveau tombeau creusé dans le rocher

Pour que le rituel se déroule selon les règles, il faut la présence d’un « ray aman-dreny », (qui signifie « père et mère »). C’est un homme de la famille à qui la famille reconnaît la légitimité de prendre la parole devant tout le monde : il est en quelque sorte le « maître de cérémonie », celui qui va nommer les morts et les faire sortir du tombeau.


Le jour J, tout le monde se tient autour du tombeau. On tue un zébu – le zébu étant un signe de richesse – sur le lieu de la cérémonie. Ce zébu sera entièrement mangé par les participants en deux jours. Le ray aman-dreny prononce un discours dans lequel il utilise un vocabulaire très symbolique. Pendant deux heures, il décline, de mémoire, la généalogie de la famille qui procède à l’exhumation. Puis on procède à l’ouverture du tombeau. Chaque défunt est « appelé ». La famille nommée prend en charge le linceul contenant les ossements à l’aide d’une natte afin de ne pas le toucher directement et de ne pas le déposer sur la terre. On porte le corps et on le fait passer, selon les demandes, à d’autres membres de la famille plus ou moins éloignés. On enveloppe enfin chacun des corps d’un nouveau linceul blanc en fibres synthétiques (pour qu’il dure plusieurs années). Enfin, on remet les corps dans le tombeau. Cette action est assez spectaculaire puisqu’on doit faire sept fois le tour du tombeau, quand cela est possible, avec chaque corps afin que l’âme des défunts ne retrouve pas l’endroit où ils ont vécu et qu’ainsi, ils ne viennent plus importuner les vivants. C’est aussi à ce moment que les hommes de tous âges se battent pour arracher un bout de la natte qui a accueilli les corps : celle-ci est supposée rendre les femmes fertiles et les hommes déposeront ces « reliques » sous le matelas… On clôt l’exhumation en scellant de nouveau la pierre. Dans le tombeau, des « lits » en pierre accueillent d’un côté les femmes et de l’autre les hommes.

Sacrifice du zébu devant le tombeau. Discours au-dessus du tombeau. Exhumation du premier corps. On recouvre les corps d'un nouveau linceul blanc.Sacrifice du zébu devant le tombeau. Discours au-dessus du tombeau. Exhumation du premier corps. On recouvre les corps d'un nouveau linceul blanc.
Sacrifice du zébu devant le tombeau. Discours au-dessus du tombeau. Exhumation du premier corps. On recouvre les corps d'un nouveau linceul blanc.Sacrifice du zébu devant le tombeau. Discours au-dessus du tombeau. Exhumation du premier corps. On recouvre les corps d'un nouveau linceul blanc.

Sacrifice du zébu devant le tombeau. Discours au-dessus du tombeau. Exhumation du premier corps. On recouvre les corps d'un nouveau linceul blanc.

On ne se sépare pas sans un nouveau discours de remerciement. On « donne la route », selon l’expression malgache, aux participants, qui peuvent repartir tranquilles chez eux puisqu’ils ont honoré la mémoire des ancêtres : ils ne craignent rien, leur devoir est accompli.


Le rite chrétien catholique se superpose à cette tradition : un prêtre peut célébrer l’eucharistie à la maison familiale si les membres sont d’accord pour cela. Cela a été le cas à Fandandava : le P. Bernard, au cours d’une messe devant le tombeau, a béni les 10 corps « reconstitués » des défunts, puis le nouveau tombeau (car il s’agissait en effet ici d’inaugurer un nouveau tombeau, l’ancien étant affaissé et, à cette occasion, on a exhumé tous les défunts de la famille). Il a pris soin d’expliquer aux gens la signification des coutumes, qu’ils ignorent pour la plupart du temps. Le tombeau, avant d’être béni, a été aspergé par le sang du zébu et les corps des défunts, avant d’être bénis, ont reçu des offrandes de nourriture et l’on s’est adressé à eux dans une prière particulière, la prière aux ancêtres. On voit bien que la coutume et le rite catholique s’entremêlent. Sans compter les superstitions (la natte sensée donner la fertilité). Au bout du compte, je ne sais pas quelle réelle signification cela peut avoir pour les catholiques malgaches des Hauts Plateaux qui pratiquent ce rite (tous ne le font pas). Les Protestants, quant à eux, refusent catégoriquement cette coutume.

Le P. Bernard bénit les corps et le tombeau.
Le P. Bernard bénit les corps et le tombeau.

Le P. Bernard bénit les corps et le tombeau.

On danse devant le tombeau avec la natte contenant le corps du défunt. Un vieil homme me montre le bout de la natte qu'il a réussi à arracher avant la mise au tombeau. Les hommes boivent à la santé des défunts...
On danse devant le tombeau avec la natte contenant le corps du défunt. Un vieil homme me montre le bout de la natte qu'il a réussi à arracher avant la mise au tombeau. Les hommes boivent à la santé des défunts... On danse devant le tombeau avec la natte contenant le corps du défunt. Un vieil homme me montre le bout de la natte qu'il a réussi à arracher avant la mise au tombeau. Les hommes boivent à la santé des défunts...
On danse devant le tombeau avec la natte contenant le corps du défunt. Un vieil homme me montre le bout de la natte qu'il a réussi à arracher avant la mise au tombeau. Les hommes boivent à la santé des défunts...

On danse devant le tombeau avec la natte contenant le corps du défunt. Un vieil homme me montre le bout de la natte qu'il a réussi à arracher avant la mise au tombeau. Les hommes boivent à la santé des défunts...

Pour moi, j’avoue que j’ai été fortement impressionnée, voire un peu angoissée, en participant à cette exhumation. Jamais je ne me suis sentie si loin de mon pays…

Rédigé par Xénia

Publié dans #MADAGASCAR

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Cyril 06/04/2014 17:48

Je respecte cette culture comme les autres. Mais ceci m'attriste de voir ces gens emprisonnés dans leurs peurs et superstitions (peur que les défunts deviennent source de maux pour les vivants). Et puis cette sorte de fascination qu'ont les hommes pour le sang... Sacrifier des animaux et bénir les hommes par leur sang...
La vérité sur la mort est connue depuis des millénaires et enseignée par les êtres spirituellement éveillés de toutes cultures, de toutes confessions et de toutes races. Elle peut être entendue par un esprit ouvert, mais au-delà de ça, elle peut être reconnue lorsque l'esprit se tait et écoute l'âme.

Yolande 01/04/2014 18:34

Chère Christelle,
je ne sais pas comment j'aurais réagi... notre culture n'étant pas du tout la même sur le sujet. il est très rare d'avoir des exhumations et personnellement j'aurais du mal à le vivre. mais je peux comprendre qu'il en soit autrement dans une autre culture, même pour des chrétiens.
pour nos frères protestants, après un décès, lors du culte des funérailles ils remettent la personne à la miséricorde du Seigneur mais il n'y a pas de prières pour les défunts comme nous avons l'habitude. donc ta remarque ne m'étonne pas trop.
Bon Carême à toi
Yolande