L’hospitalité, une valeur non négociable

Publié le 16 Juillet 2015

Je suis en colère. C’est mon humanité qui est blessée. J’essaie de l’ignorer, cette colère, de la mettre à distance, la minimiser, la faire passer, mais rien ne marche. Maintenant je le sais : ma colère vient de ce que je ne me satisfais pas de demi-mesure. Je suis trop radicale. Radicale en hospitalité. Et j’en souffre. Je ne supporte pas que l’on refuse d’accueillir les migrants qui passent nos frontières européennes au risque de leur vie, ce risque étant paradoxalement moins grand que celui de rester dans leur pays ! Avons-nous conscience de ce que signifie vivre dans un pays en guerre ? Vivre dans un pays sans liberté ? Est-ce que nous essayons au moins d’imaginer ce que cela peut représenter ? Faisons-nous l’effort de nous mettre à leur place - cela s’appelle l’empathie - , de nous dire que cela pourrait un jour nous arriver, toute cette détresse, cette peur, ce réflexe de survie pour les enfants et les jeunes ?


Notre société nous amène à composer sans cesse avec le pire et le meilleur. Abreuvés de futilités, noyés sous des tonnes d’informations, saoulés de discours sécuritaires qui voudraient nous couper des autres, des étrangers surtout, devenus des hordes déferlant sur nos côtes alors que ce sont des réfugiés qui fuient la guerre, la torture, la famine, nous sommes confrontés à nos mesquineries, à nos peurs fondamentales de manquer… manquer de quoi ? D’argent, d’allocations, de sécurité sociale, de retraite… Eh oui, il faudra bien un jour réformer tout cela, et ce ne sera pas à cause des étrangers mais parce que nous n’aurons pas su gérer nos privilèges. Nous coulerons non pas parce que nous accueillons des étrangers mais précisément parce que nous pensons pouvoir nous suffire à nous-mêmes.


J’ai mal. J’ai mal car je suis moi-même redevable à « d’Autres », des étrangers, des gens d’ailleurs qui m’ont accueillie dans leur ailleurs, qui m’ont permis de découvrir leur culture, qui m’ont partagé ce qu’ils n’avaient pas en terme de moyens financiers (puisque cela est devenu la seule mesure ! N’oublions pas, à ce propos, que nous serons mesurés avec la même mesure que nous utilisons pour les autres… cela promet de belles déconvenues aux bien-pensant économiques !)


Ma mesure à moi est celle de l’hospitalité. Je n’en démords pas. Elle vous paraît utopique ? C’est une belle fable ? Un humanisme arriéré ? Une inconscience désuète ? Un enfantillage ? J’ouvre ma porte aux terroristes me direz-vous ! Mais les terroristes sont loin de représenter la majorité des « Autres » - « ces gens-là ! ». Le terroriste est en moi lorsque je cède à la peur incontrôlée, nourrie du feu des médias, du pessimisme de mise, du politiquement correct.


Regardons nos peurs : elles sont l’expression fantasmée de ce que nous portons à l’intérieur de nous, de nos scléroses qui nous empêchent d’aimer par-dessus tout. L’amour n’est plus à la mode d’ailleurs. L’amour fait partie de ce monde utopique : « il faut être réaliste ma chère, nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde ! »


Hélas, oui, il est vrai, nous avons déjà tant de mal à accueillir notre misère personnelle, nos entêtements, nos mutismes, nos angles morts, aveugles que nous sommes sur nous-mêmes ! Alors comment gérer l’Autre alors que nous sommes des étrangers pour nous-mêmes ? Nous ne nous connaissons pas ! Nous faisons reposer nos certitudes sur des bases matérielles, alors, effectivement, comment accepter « l’Autre », celui qui nous déstabilise au point de nous faire douter de nous-mêmes, de nos points d’appui ?


Qui me révèlera à moi-même si ce n’est cet Autre, celui qui est si différent, celui qui me gêne, qui geint, qui n’a pas assez – jamais trop ! - d’argent, celui qui ne connaît pas mon Dieu, qui en prie un autre et qui, comme moi, est certain d’être dans la vérité ? Qui me révèlera qui je suis si je ne me confronte pas à ce qui m’est étrange, étranger jusqu’aux moelles ? Cet Autre, je le soupçonne, avec raison, de tous les « maux » dont je porte secrètement chaque marque : le désir de vivre – de survivre – , celui de protéger sa vie et celle de ses enfants, le désir de travailler et de vivre dans un pays en paix, le désir de ne pas se séparer de la terre de ses ancêtres… Car ces désirs – ne sont-ils pas légitimes ? - sont devenus des maux dans la bouche de ceux qui ferment leurs frontières, celles de leur cœur d’abord et, corollaire obligé de la peur fanatisée, celles de leur pays.


Oui, j’ai du mal à entendre les voix du rejet. Oui, ça me fait terriblement mal. Sans doute parce que je ne serais pas celle que je suis aujourd’hui si l’Autre ne m’avait pas ouvert sa porte. Grâce à cet Autre, j’ai découvert des langues et des cultures. J’ai vécu chez lui, dans sa maison, avec ses enfants et sa grand-mère. J’ai vécu dans sa case alors qu’il compte les mesures de riz. J’ai vécu au rythme de ses certitudes qui ont remis en cause les miennes.


Mais je suis née du bon côté de la frontière et je pourrais simplement me dire, comme beaucoup, que pour l’instant, je m’en tire à bon compte. Mon passeport passe bien aux frontières… Je pourrais m’en réjouir et en profiter pour faire le tour du monde ! Pourquoi faire tant d’histoires ? Je ne suis pas comme « ces gens-là », ceux qui sont nés au mauvais endroit, ceux qui ne vivent pas là où il faut être ! The place to be, c’est là où je suis ! J’ai cet immense privilège, celui que ne partage qu’une infime minorité sur cette terre, la minorité de ceux qui peuvent aller partout où ils veulent.


Et je me dis que les vents tournent. L’histoire est un chemin. Demain, les petits enfants de ceux qui ne veulent pas de « ces gens-là » seront peut-être dans l’embarras, qui sait ? Obligés de chercher asile sous d’autres cieux ? La crise ? Les retours de manivelle…. Et ils pourraient devenir pour d’autres « ces gens-là » ! Ils pourraient ne pas être accueillis : « tu te souviens comment l’Europe nous a traités alors que nous fuyions la mort ? » Nos petits-enfants seront peut-être contraints - qui le sait ? - de chercher ailleurs des lieux pour exister, fonder une famille, trouver un travail… Nous ne sommes décidemment plus des prophètes, notre vue est trop courte et nos peurs nous ont submergées.


Le rejet serait-il finalement le fruit de nos arbres démocratiques ?


La mesure dont nous nous servons pour les autres servira un jour pour nous… et nos enfants… pendant plusieurs générations…

Xénia - juillet 2015

L’hospitalité, une valeur non négociable

Rédigé par Xénia

Publié dans #Hospitalité

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Françoise Cousin 17/07/2015 11:55

L'hospitalité, oui bien sûre mais laquelle? Depuis deux ans nous partageons la vie d'une jeune femme de 20 ans arrivée sur le territoire français à 16 ans avec sa Maman gravement handicapée. Elle a vécu chez nous une année puis a rejoint sa Maman dans un centre de la croix rouge. Elle a obtenu un CAP, un BEP et cette année son BAc pro laboratoire contrôle qualité mais toutes les démarches de régularisation n'ont abouti à rien : refus du droit d'asile malgré la disparition de son père et de ces deux frères, plusieurs OQTF, le dernier encore valide. On ne la reconduit pas à la frontière on ne lui permet pas de vivre dignement en France et la gauche est au pouvoir! Je passe sous silence les files d'attente, les angoisses , le matin de l'oral du bac ou qq'un de bien intentionné lui dit qu'elle peut passer l'oral mais qu'on ne pourra sûrement pas lui délivrer son diplôme puisqu'elle est sans papier..., j'ai juste honte et le soutien que nous tentons de donner à cette jeune femme entretient le système!

Christelle 17/07/2015 15:14

Françoise vous avez fait pour elle tout ce que vous avez pu, mais vous ne pouvez pas tout faire. Si les citoyens ne font rien, les États ne bougeront pas. Si on se met en "état d'hospitalité" (ce qui sera bientôt assimilé à de la délinquance...), alors les politiques sont obligés d'ouvrir les yeux. Ce que vous avez fait, vous ne le regrettez pas j'imagine, malgré la pression et le sentiment d'échec. Mais permettre à cette jeune de passer son bac, est-ce vraiment un échec ? Bravo pour votre action ! Merci !

Lili 17/07/2015 11:22

Un plaidoyer passionné, clairvoyant... Un jugement perspicace, lucide... Un vrai cri du coeur ! Eh oui la différence ça dérange, elle est gênante !

Gadine, écrivain 17/07/2015 06:13

Tout est dit Christelle. Je souffre aussi d'entendre certains discours. Merci de poser des mots, toute une philosophie, une morale, sur mes propres refus. Qu'est-ce que je peux faire pour l'humanité ? Quel est le sens de ma vie si je ne fais rien, si je me contente de la regarder souffrir, si donc je l'aide à mourir ? Pourquoi suis-je au monde alors ? C'est la question que je me pose. Je veux croire que nous sommes, que nous serons, nombreux, à nous la poser.