Être humain à nouveau

Publié le 6 Octobre 2015

Je me souviens que mon beau-père me battait. Il me battait avec des câbles électriques, des cintres, des bâtons et toutes sortes de choses. Et après chaque raclée, il me disait : « Tu sais, ça me fait plus de mal qu’à toi » et « Je l’ai fait parce que je t’aime. » Il me communiquait le mauvais message sur ce qu’était l’amour. Et pendant de nombreuses années, j’ai pensé que l’amour était sensé faire mal aux gens. J’ai blessé toutes les personnes que j’ai aimées, et j’ai mesuré mon amour à l’aune de la douleur que j’infligeais. Jusqu’à ce que j’arrive en prison, dans un environnement totalement privé d’amour. À partir de là, j’ai commencé à comprendre ce que pouvait être l’amour et ce qu’il n’était pas.

Car j’ai rencontré quelqu’un. Elle m’a donné le premier aperçu de ce qu’était l’amour, parce qu’elle a su passer outre ma situation et le fait que j’étais en prison à vie pour le pire crime qu’un homme puisse commettre : tuer une femme et un enfant. C’est Agnès, la mère et grand-mère de Patricia et Chris, la femme et l’enfant que j’ai tués, qui m’a donné la plus belle leçon d’amour parce qu’elle avait tous les motifs de me détester mais qu’elle n’a pas cédé à la haine. Et au fil du temps, tout au long du chemin que nous avons parcouru ensemble – ça a été plutôt incroyable -, elle m’a donné de l’amour et elle m’a appris ce que c’était. Ou ce que c’est.

Agnès m’a contacté en 2005. À ce moment particulier, j’étais en confinement solitaire. J’avais appris, la semaine précédente, que mon frère avait été tué. J’étais donc en deuil à ce moment particulier et apte à comprendre ce que c’est que de perdre quelqu’un qu’on aime. Quand j’ai reçu sa première lettre, je ne savais pas qui elle était, car je n’avais jamais vu son nom ; ce n’est que lorsqu’elle m’a réécrit qu’elle m’a dit qui elle était, et que j’ai su ce que je lui avais infligé. Donc, je n’ai pas cherché à obtenir son pardon et je ne pense pas qu’elle était très intéressée par l’idée de me l’offrir. Mais nous étions intéressés par l’idée de trouver un moyen de guérir et c’est en entamant ce processus que nous avons appris des choses sur le pardon.

En tant que prisonnier purgeant une peine à vie pour meurtre, pour avoir tué Patricia et Christopher, la fille et le petit-fils d’Agnès, j’ai un message pour Agnès. Ce message est que je t’aime plus que je ne pourrai jamais l’exprimer et que je te remercie de m’avoir donné l’opportunité d’être humain à nouveau.

Pendant longtemps, j’ai vécu dans la colère. C’est la colère qui m’a laissé commettre ce crime, qui m’a laissé assassiner Pat’ et Chris. Ensuite, au sein de ce système carcéral, j’étais perdu dans la fureur – passer plusieurs années en isolement nous ont fait souffrir, moi, ma famille et de nombreuses autres personnes autour de moi.

Mais cette colère, contre moi-même surtout, avait des racines. J’ai fini par comprendre qu’elle venait du sentiment profond d’avoir été blessé. Durant toutes ces années en prison, j’ai pris conscience que la grande majorité des hommes dans ma situation est blessée, et qu’ils expriment leur blessure à travers la colère. Et si ces blessures ne sont pas guéries, ils sont condamnés à répéter le schéma des abus et des addictions, encore et encore et encore.

Être humain à nouveau
Être humain à nouveau

Donc, pour moi le problème, ce n’est pas la colère, ce sont les blessures. Mon objectif est devenu d’essayer d’aider à guérir les nombreux hommes dans ma situation, et en même temps, peut-être soigner mes propres plaies. Parce qu’on n’est pas obligés de se laisser dominer par la colère, on n’est pas obligés de détruire sa vie et celle des autres.

En tant que prisonnier purgeant une peine à vie pour meurtre, le sens de la vie est désormais de servir. Cela signifie, pour moi, cultiver dans notre société l’amour qui nous semble si illusoire. En essayant de nettoyer la vitre, la lentille, pour que nous voyions réellement pourquoi nous sommes là, c’est-à-dire, en ce qui me concerne, l’amour. Et l’une des choses que j’enseigne dans les rencontres auxquelles je participe, c’est que c’est stimulant de comprendre que tu as le choix, que tu n’as pas à te résoudre à la violence, que tu n’as pas à te laisser dominer par tes émotions, quelles qu’elles soient. Et si j’accepte la responsabilité de ce que j’ai fait au lieu de dire : « j’ai été dévoré par la rage », cela me force à assumer mes responsabilités et me rend apte à avancer.

Purgeant une condamnation à vie pour meurtre, je suis constamment mis au défi par des hommes qui veulent prouver qu’ils sont des hommes, à moi et à eux-mêmes. Dans cet environnement carcéral, dans cette culture, la façon la plus puissante de le faire, c’est d’utiliser la violence. C’est facile d’y céder, cela n’exige pas grand-chose de frapper quelqu’un ou de faire couler le sang. Le challenge survient lorsque quelqu’un veut faire couler ton sang, et plutôt que de répondre avec plus de violence, tu réponds avec la paix. C’est difficile, car quand quelqu’un te met au défi et veut te frapper, ton adrénaline monte, tes réflexes te préparent au combat ou à la fuite… La chose la plus facile à faire est de céder à cela. Arrêter le processus exige une quantité extraordinaire de volonté, d’autant plus que, dans cet environnement, c’est considéré comme une faiblesse.

Mais j’en suis arrivé à comprendre que, parce que chercher la paix exige plus de force que de recourir à la violence, le vrai guerrier est celui qui recherche activement la paix. Et cela renforce ma volonté et ma résolution quand je suis face à une situation qui semble appeler la violence. Par ailleurs, j’ai passé tant d’années à vivre violemment que continuer à la faire serait une faiblesse. Et cela donnerait raison à tous les gens qui pensent que je suis mauvais, que je suis un tueur incapable d’être racheté.

En tant que condamné à vie pour meurtre, il me semble important que tout le monde comprenne que les hommes et les femmes commettent des crimes parce qu’ils sont blessés. Et tant que nous ne nous occuperons pas de ces blessures, nous serons condamnés à répéter sans fin des cycles de délinquance et de prison. C’est pourquoi je pense que la justice réparatrice est une pratique importante et une philosophie : elle est centrée sur la guérison, sur la restauration de l’équilibre qui est rompu dans une communauté quand des crimes sont commis. Car la punition sans guérison est incomplète.

Rédigé par Xénia

Publié dans #Non violence

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