Charles Juliet, penser le tumulte et la confusion

Publié le 15 Novembre 2015

La marche, à mon sens, est génératrice de pensée. Tout mon travail est né de ce besoin de devenir celui que j'étais mais que je ne connaissais pas. Le chemin c'est celui qu'on parcourt tout au long de sa vie, mais c'est aussi le chemin intérieur. On n'a pas à se construire, on a simplement à se découvrir, simplement désencombrer, désenfouir ce qui se trouve caché.

La spiritualité c'est un travail incessant sur soi-même pour détrôner l'égo et tenter de s'ouvrir de manière toujours plus large à la vie, aux autres, à soi-même, se rendre toujours plus humain, toujours moins enfermé en soi. Il y a lieu d'éliminer beaucoup de choses qui ont été déversées en nous pendant l'enfance et l'adolescence. Il s'agit de déjouer tous les mensonges, toutes impasses dans lesquelles on peut s'enfermer. L'écriture est indissociable de ce travail que j'ai eu à faire sur moi-même. C'est un œil qui regarde en lui-même. Tant que ce travail n'a pas été fait, on ne peut pas parler d'une liberté de pensée.

La marche peut être un des moments de ce travail qui se poursuit de manière continue.
J'écris beaucoup dans ma tête en marchant parce que ce rythme de la marche favorise la pensée. Ça se fait de soi-même : je suis à l'écoute de cette voix qui parle en nous. La plupart de mes poèmes m'ont été dictés : je les entends et parfois ils surgissent tout écrits, comme si moi je n'avais pas eu à intervenir. Je ne visualise rien. J'entends. Je suis attentif à ce rythme à cette poussée obscure qui demande à venir au jour.

Cette voix, elle parle en chacun de nous, elle est silencieuse, mais parfois elle parle si fort que c'est comme si je l'entendais prononcée à côté de moi. On se trouve forcément très seul. Ce travail ne peut se faire que dans la solitude, et cette solitude elle fait peur, elle n'est pas facile à vivre. Mais une connaissance vous est donnée par votre expérience de l'être qui, après, ne peut plus vous échapper. C'est une base solide qui est là.

Quand les mystiques disent Dieu c'est un mot très commode pour essayer de désigner une expérience au plus intime de l'être. Si Dieu est en nous, il ne faut pas supposer qu'il existe ailleurs. Tout le travail est à faire là : il faut revenir à soi et travailler sur soi-même. Il m'a fallu beaucoup de temps pour comprendre ce travail qui se poursuivait en moi et qui relevait d'une nécessité vitale.

Charles Juliet

si tu n'as jamais rejoint
ce pays du silence où la voix parle

si tu n'as jamais marché
en aveugle à l'intérieur de la nuit

si tu t'obstines à refuser
de détruire en toi ce qui doit l'être

si par peur de l'inconnu
tu renonces à te laisser reconstruire

si tu n'es pas à ramper jour
après jour en direction de la source

tu ne recevras rien de ce qui se donne
à vivre dans la simplicité de mes mots

In Ce pays du silence © P.O.L 1992, p.152

http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2012/11/charles-juliet-le-refus-de-renoncer.html

Charles Juliet Né le 30 septembre 1934 à Jujurieux dans l'Ain, Charles Juliet est un poète, écrivain et dramaturge français. Après l'internement de sa mère dans un hôpital psychiatrique (à la suite d'une tentative de suicide et pour son état mental dépressif), le jeune Charles est placé à l'âge de trois mois dans une famille de paysans suisses qu'il ne quittera plus. La disparition de sa mère et l'attitude de son père envers lui le marqueront à jamais. Son œuvre autobiographique, notamment Lambeaux, nous en apprend beaucoup sur sa personnalité. Charles Juliet se voit comme un débutant, se comparant à un « néophyte » dans un passage du livre ou il évoque sa difficulté d'écrire. Il gagne la reconnaissance du public avec L'Année de l'éveil (Grand prix des lectrices de Elle, 1989), récit romancé de son expérience d'enfant de troupe. Il publie également aux éditions POL un important Journal en plusieurs volumes. Charles Juliet a reçu en 2013 le Prix Goncourt de poésie.

Rédigé par Xénia

Publié dans #Spiritualité

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