Comment décrire l’inimaginable ?

Publié le 3 Septembre 2012

Article paru dans la Croix le 22 août 2012, écrit par Véronique Margron (de l'Université catholique de l'Ouest) à propos des violences faites aux femmes dans le Sud-Kivu

 

Notre objectif : proposer une réflexion qui prenne en compte la foi au cœur du drame.

 

En 2007, le rapporteur spécial du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, chargé de la question de la violence à l’égard des femmes, Yakin Ertürk, écrivait en substance ceci : « J’attire l’attention sur la situation alarmante dans la province du Sud-Kivu qui nécessite une action immédiate. Dans le cadre de mon mandat, qui concerne la violence contre les femmes, la situation dans les deux Kivus est la pire des crises que j’ai rencontrées jusqu’ici. Les atrocités perpétrées par ces groupes armés sont d’une brutalité inimaginable, qui va bien au-delà du viol. Le viol et l’esclavage sexuel sont au coeur de ces atrocités qui visent la destruction physique et psychologique complète des femmes, avec toutes les conséquences que cela entraîne pour l’ensemble de la société. »

 

J’ai passé plus de deux semaines dans cette région au cours de l’été. Scandaleusement, en 2012, ces propos alarmants sont tous d’actualité. Comment est-ce possible ? À l’hôpital Panzi, où l’équipe du docteur Denis Mukwege effectue un travail hors norme, avec autant de délicatesse que de compétences, des victimes, dont des fillettes, arrivent chaque semaine, pour des blessures gynécologiques gravissimes, résultant de ces atrocités sexuelles. Dans les centres d’accueil – tous privés – des enfants ou des femmes au bord de la vie sont toujours là. Pourtant, rarement région du monde aura fait l’objet d’autant de rapports précis et préoccupants, de la présence constante de casques bleus (Monusco) et d’un nombre impressionnant d’ONG en tous genres.

 

Nous étions un groupe de 14 chrétiens congolais et européens, prêtres, théologiens, médecin, soignants, juriste, psychologues réunis par la volonté sans faille de Bernard Ugeux, théologien, Père Blanc, revenu dans ce pays depuis trois ans car bouleversé par le drame de ce peuple et spécialement des femmes et des enfants. Notre objectif : proposer une réflexion qui prenne en compte la foi au coeur du drame. Une semaine à rencontrer des femmes et des hommes hors du commun, dans les hôpitaux, les centres d’aide, qui livrent un combat inégal contre les conséquences de ces atrocités. Des visages épuisés de devoir encore tenir bon, lassés, mais toujours là. Ils sauvent l’humanité en l’homme. Puis huit jours pour prier, échanger, réfléchir, écrire et proposer. L’avenir dira si nous avons pu contribuer humblement à un peu d’espérance et de prise de conscience, en cette terre dévastée par le malheur provoqué par les hommes.

 

Pour le moment, en rentrant de ce beau pays, je suis hantée par des visages ravagés de tristesse ou de colère et par des points d’interrogation. Pourquoi, vingt ans après la première guerre – la RD-Congo en a connu trois –, les massacres continuent-ils ? Pourquoi cette rage contre les femmes ? Comment l’homme peut-il sciemment accomplir de telles tortures ? Vouloir détruire méthodiquement tout signe de vie, d’avenir. Toute trace de l’humanité en l’autre, fracasser ce qui manifeste qu’une femme porte la vie, qu’elle est différente de l’homme, qu’elle ne tient pas son plaisir de la puissance. Est-ce cela que ces bourreaux ne supportent pas ? Que la femme leur échappe ? Elles, les piliers des communautés comme des villages, elles qui prennent tant en charge, pour ne pas dire tout, y compris sur leur dos alourdis. Que se passe-t-il en nous ? Qui y a-t-il en nous pour que de tels méfaits puissent se réaliser ? Pour qu’une telle haine de l’autre existe ? Pour que ce qu’il représente, son humanité, son avenir et toute espérance soient fracassés, piétinés. Et qu’est devenue la foi au Dieu de tendresse, de pauvreté, au Dieu des petits, en ces terres pourtant évangélisées il y a juste cent ans ?

 

Les Églises soutiennent d’innombrables oeuvres : soins, éducation, accueil de victimes, et se tiennent très informées par les réseaux Justice et Paix. Sans elles, le peu de ce qui existe et soigne les victimes tomberait. Et les chrétiens paient un lourd tribut à la résistance pacifique, tel l’archevêque de Bukavu, Christophe Munzihirwa, assassiné le 29 octobre 1996. Pourtant, on entend peu de paroles tranchantes et claires sur les abominations subies par les femmes et sur leurs conditions. Au nom de quelle prudence ? Que faire, ici ? Déjà rester sensibles à pareille ignominie, ne pas nous habituer au fil des informations qui passent et disparaissent. Manifester notre solidarité, à notre façon, y compris la prière suppliante pour ce peuple si fervent. Lutter sans relâche pour l’égale dignité des femmes et des hommes, sans compromission possible dans ce combat loin d’être gagné ici même. Et puis penser, tenter de penser la foi en contexte de malheurs et de crimes. Car si notre Dieu n’est pas présent ici, s’il ne peut être dit, confessé, en ces circonstances déshumanisantes, alors il ne peut plus être célébré ou prié.

 

Lire l'article sur le site Théolarge

Rédigé par Xénia

Publié dans #Spiritualité

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Zab 03/09/2012 09:41


merci de nous partager ce témoignage... car je ne savais pas...