De Sahambavy

Publié le 8 Octobre 2012

Chroniques malgaches, suite...

 

Dimanche 7 octobre 

 

Depuis ce matin, ballet incessant de gens qui marchent. Ils vont dans tous les sens. C’est le marché au village. C’est aussi le Jour du Seigneur. Cette danse dominicale est orchestrée par le vent qui souffle en permanence et les Églises chrétiennes et sectaires qui se partagent le territoire. Juste à côté de chez les sœurs, les Adventistes. Plus loin, l’Église protestante. Encore un peu plus loin, les sectes « Église de l’Apocalypse » et « Jésus Sauveur ». Chacun rejoint sa chapelle, chacun rejoint son banc pour chanter (hurler ?) à tue-tête des cantiques en chœur. Chez « nous », les Catholiques, ce sont les catéchistes qui animent la prière. Le prêtre, le P. Bernard, ne passe qu’une fois par mois pour célébrer l’eucharistie. Il va de villages en villages et doit couvrir un grand territoire. Ici, on ne compte pas en nombre de clochers mais en heures passées sur les pistes. Deux hommes ont revêtu une aube blanche et l’un d’eux s’active d’abord à catéchiser les enfants présents dès 8h30, puis il enchaîne sur l’animation de la prière. On dirait du théâtre. Lorsqu’on ne comprend rien, on fait plus attention aux mimiques, à l’ambiance… Les femmes sont là aussi, plus discrètes. Elles entonnent les chants, font les lectures, la prière universelle. Bref, on copie la messe avec la communion en moins. Chacun à sa place. Les dizaines de gamins endimanchés, avec leurs parents, se tortillent sur les petits bancs inconfortables. Visiblement ils s’ennuient mais ça ne les dérange pas trop : aujourd’hui il y a du nouveau dans les rangs, c’est moi, la vaza, qui suis assise au milieu d’eux et qui sourit béatement faute de pouvoir commenter ce que j’entends. Je fais des clins d’œil aux gamins, ça marche très bien. Ils viendront me saluer à la sortie de l’office. Tout est simple. Nous sommes là, ensemble. Le catéchiste parle, commente, raconte la genèse. Il cultive des « effets de voix » assez drôles. L’évangile parle des couples puis des enfants que l’on doit laisser venir à Jésus (Marc 10,2-16). Eh bien ils sont là, les enfants. Dans chaque regard, immense, une flamme, intense. Je suis frappée par ces regards. Pas de moues ni de caprices, une présence obligatoire mais assumée, une bonne tenue sans rigidité, des sourires jusqu’aux oreilles, parfois des frimousses endormies. Je ne vois que ces flammes qui dansent dans les grands yeux curieux de ces enfants malicieusement sages. « Je suis venu allumer un feu sur la terre » : ce feu est là, dans le regard confiant de ces mômes. Ce feu qui danse, ce feu qui brûle sans dévaster. Désir de vivre qui s’étend sur les montagnes, les villages, signe d’une promesse de vie. Juste devant moi, une maman s’installe. Elle berce un tout petit aux yeux immenses. Il rit. Il rit. Il est heureux de vivre ! Madagascar, c’est « la vie dans tous ses états », ce sont les enfants innombrables, les femmes qui portent toujours quelque chose sur la tête, un enfant sur la hanche ou dans le dos ou au sein. Ce sont les sourires édentés, les beaux habits fripés, les pieds-semelles formés sur les chemins poussiéreux.

 

ravenale.JPGMadagascar c’est aussi des paysages à couper le souffle, comme ceux que j’ai contemplé cet après-midi en accompagnant Sr Flore, P. Bernard et le jeune diacre Joslin chez un malade qui habite « derrière la colline là-bas ». Nous traversons les rizières vertes et argentées : les plants de riz sont déjà repiqués et une rivière coule paisiblement au milieu. Des pécheurs s’affairent sur une pirogue à relever leurs filets. Plantations de thé, carrés d’eucalyptus, petits potagers, la piste défoncée serpente à travers les collines desséchées mais néanmoins fertiles. Le soleil est dru, la lumière est crue, la brousse n’offre aucune ombre aux travailleurs du dimanche. Dans de petites baraques bancales, ou simplement sans autre abri au bord de la piste ou au croisement des chemins que leur parapluie ou leur chapeau, des femmes vendent des beignets ou des cacahouètes. Les gamins nous font signe joyeusement. Voir passer le père en voiture avec ses passagers, c’est l’animation de la journée ! Nous passons des ponts (des passerelles…) de bois avec précaution. Il faut ensuite continuer à pied, grimper sur la colline en saluant les personnes qui vont et viennent, fourmis minuscules dans ce paysage grandiose. Elles s’affairent toujours à quelque chose. Ici, pas de surpeuplement, pas de pollution sonore ni visuelle. Loin des slogans, loin des pubs et des tentations liées à la société de consommation, impossible d’aller « faire un tour en ville », de se programmer un petit après-midi culturel… Nous évoluons dans un monde parallèle. Ici, c’est le règne du simple, du frugal et du difficile aussi. Tout demande un effort et beaucoup de temps. Les déplacements se font à pied ou à vélo pour les plus aisés. Nous arrivons devant une belle maison : l’extérieur semble flambant neuf, l’intérieur, sur deux étages - auxquels on accède par un escalier si raide qu’il se rapproche plus d’une échelle - est sombre, enfumé et non meublé. Par terre, des nattes. Tout en haut, au second, se trouve le vieillard auquel nous apportons l’eucharistie. Il est veuf et malade depuis 5 ans. Autour de lui, des femmes. L’une d’elle est peut-être une catéchiste : c’est elle qui nous a guidés vers lui. Les autres, des jeunes et une vieille, sont sans doute des membres de sa famille, vivant ici. Il est dans ce grenier, coincé sur son lit crasseux dans la soupente. Comme il a mal aux pieds, j’imagine que ça fait des mois qu’il ne sort plus de cette pièce. À côté on cuit le riz ou le manioc. La fumée remplit la pièce. Après la prière, je m’approche pour la saluer, je m’assieds sur le lit et lui prends les mains. Je ne connais pas le malgache, je dois me faire comprendre par un autre langage, celui du cœur. Il est visiblement très heureux de cette proximité simple et inattendue. Le père me traduit ce qu’il dit : il demande comment ça va à l’étranger. Je lui dis que les Français ne sont jamais contents, qu’on ne sait pas toujours se réjouir. Cela l’étonne. Il me parle de ses maladies et comme il a mal à l’estomac je pose ma main sur son ventre. Il va penser que je suis médecin ou infirmière. Mais non, il est tout simplement heureux et sa joie me ravit. Le père me dira en sortant que je lui ai apporté de la joie, que cela se lisait sur son visage. Alors, rien que pour cette joie lisible sur la face amaigrie de ce vieillard, cela valait le coup de venir. De venir jusqu’ici. Jusqu’à Madagascar.

 

Le soir, à la tombée de la nuit, tout s’arrête. Le village devient silencieux, seulement bercé par les cris des grillons. Les enfants sont rentrés chez eux, ils épuisent leurs derniers rires devant leur gamelle de riz. Ici, on se couche tôt car on se lève tôt aussi. Ainsi va la vie malgache, à la fois calme et effervescente, une vie à prendre le temps qu’il faut pour faire les choses, une vie ou l’on ne peut compter que sur la clémence des dieux pour ne pas tomber malade, pour que les enfants grandissent bien, pour que le riz pousse et que la période des cyclones ne soit pas trop violente. Car on en parle beaucoup de cette période-là. Elle revient facilement dans les conversations, d’autant plus qu’en janvier 2012, elle a été particulièrement violente. Les vents s’abattent alors sur les côtes avant de s’engouffrer de plus en plus profondément dans le pays. Aucune région qui n’en souffre pas. Oui, que les dieux nous soient cléments et que la vie continue. Malgré tout. Par-dessus tout.

 

Avant le coucher… les sœurs m’informent que les voleurs de zébus sont dans les parages. Ils forment une bande très organisée et bien armée, en marche depuis le sud du pays, ils remontent doucement depuis le mois d’avril. Aujourd’hui, ils sont à notre porte. Hier ils ont tué un homme et blessé trois autres non loin d’ici. Ils arrivent inexorablement… Le maire a averti la population : les éleveurs essaient de parquer au mieux leurs bêtes et d’organiser les tours de veille. De fait, j’ai vu quelqu’un courir après son zébu autour de l’école ce soir : il tentait sans doute de le rentrer après l’avertissement du maire, mais la bête n’était pas d’accord… Finalement, la nuit a été calme. On verra la suivante…

Rédigé par Xénia

Publié dans #MADAGASCAR

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Gilbert 08/10/2012 16:22


Ce fut un très grand plaisir de lire cet article merveilleusement écrit !


 Merci Christelle.