Faut-il être vierge pour se consacrer à Dieu ?

Publié le 2 Août 2012

Réflexion sur la question de la virginité, liée à celle de la consécration. Lignes adressées à E.

  

Cher E.

 

De retour dans ma campagne bourguignonne, je repense à notre conversation ambulante, boulevard Saint-Germain. Parmi de nombreux sujets, nous avons « remué » en particulier la question de la consécration, question qui nous est commune bien qu’elle soit déclinée selon notre charisme homme/femme et selon des modalités institutionnelles un peu différentes. En corollaire, tu as abordé le thème – ô combien délicat – de la virginité. Cela m’a beaucoup surprise : la question paraissait pour toi évidente et tu y es allé de front. Je l’ai détournée, forcément, affirmant que la question n’est justement pas là. Du coup, je reformule ton interrogation qui, finalement, mérite qu’on s’y intéresse puisque certains se la posent : une femme doit-elle être vierge (sous-entendu physiquement) pour devenir vierge consacrée, et je rajoute pour se consacrer à Dieu ?

 

Avant de quitter le sol français, j’ai envie de te partager la réflexion que j’ai menée ces derniers jours à ce sujet. Toi tu as affirmé que la consécration à Dieu est « terrible » à cause de ce qu’elle suppose en terme de chasteté notamment. Terrible ? Sans doute dans ce sens que Dieu peut nous apparaître comme « terrible » lui aussi… Personnellement, je n’aurais pas utilisé cet adjectif. J’aurais dit que la consécration à Dieu est « insoluble » à vues humaines. J’ai conscience que ce sentiment est dû à ce que nous sommes et nous vivons, et non pas à Dieu lui-même. Ce qui est terrible ou insoluble, en fait, c’est notre façon de l’accueillir et de nous accueillir nous-mêmes et mutuellement.

 

Mais de quoi parle t-on au juste ?

Pour toi, qui es prêtre et religieux, il s’agit de vœux monastiques et d’une promesse : vivre le célibat dans la chasteté. On ne te demande pas ce qui s’est passé avant dans ta vie…

Pour moi, femme laïque consacrée, il s’agit aussi d’une promesse qui m’engage à vivre le célibat (que j’ai choisi) dans la chasteté. On me décerne alors le titre glorieux – qui a fait son temps et que personnellement je n’utilise jamais – de « vierge consacrée ». Cette appellation date des premiers siècles ! À travers ce label, j’ai 1600 ans d’âge (environ) ! Et on devrait me demander ce que j’ai vécu avant cette consécration ? L’Église ne le fait pas, mais l’inconscient collectif, lui, réagit vivement.

Il y a, au bout du compte, deux poids deux mesures. Pourquoi la femme devrait-elle rendre des comptes alors qu’on ne posera jamais à un homme la question de savoir s’il est vierge, c’est-à-dire puceau avant d’être consacré à Dieu ?

Cela vient sans doute du fait que dans ce fameux inconscient collectif la femme doit « appartenir » à quelqu’un, un homme ou un Dieu (on met l’homme au même niveau que Dieu…) et que le signe de cette appartenance est l’intégrité physique. C’est là que je me dis que l’Église catholique devrait arrêter de faire de l’archéologie en exhumant des notions du passé (vierge consacrée !), mais qu’elle devrait plutôt investir dans la recherche et se tourner vers l’avenir en inventant une nouvelle façon d’être et de dire les choses. Mais cela est une autre question. Urgente.

 

Dans les deux cas, celui des vœux monastiques et celui de la promesse de chasteté, ne s’agit-il pas d’un point de départ qui exprime l’intention d’emprunter un chemin pour construire notre vie humaine et spirituelle de façon audacieuse ? Pour ma part, j’estime en effet que la chasteté est audacieuse. Donc, entendons-nous bien : lorsque nous parlons de consécration à Dieu dans la chasteté, on ne parle pas d’une intégrité physique à préserver ou à retrouver, on parle vraiment d’autre chose ! On parle d’une façon de vivre qui voudrait manifester ouvertement la folie d’un Dieu qui se cache et qui murmure sans cesse au fond du cœur : « je t’aime ». Car l’origine de toute cette histoire de consécration, ce n’est pas nous, c’est Dieu. L’initiative n’est pas de nous mais bien de lui. Et nous n’avons pas pu faire autrement que d’y répondre par une autre folie : nous tenir en sentinelle d’amour sur un chemin qui suppose un don entier du corps. Car nous sommes notre corps. Et par la même occasion, nous sommes le corps du Christ.

 

Donc je reviens à l’adjectif employé plus haut : la consécration à Dieu dans la chasteté est une question insoluble pour qui n’a pas entendu ce doux murmure. Insoluble car elle concerne notre vie de tous les jours et que cette vie est un mystère et que chacun de ces jours est une énigme dont le sens ne se dévoile qu’à force de patience et de persévérance dans l’amour. Insoluble aussi parce que, dans le présent, nos actes nous dépassent et nos pensées nous précèdent, qu’ils sont porteurs d’un sens que nous devrons un jour ou l’autre interpréter. Insoluble parce qu’il me semble que nous vivons souvent trop « en arrière » ou « en avant » de la réalité simple de l’aujourd’hui. Nos projections nous polluent quelquefois le cœur. La consécration dans la chasteté est à vivre pas à pas, sans orgueil ni fierté, conscient de la fragilité de l’équilibre que nous devons trouver pour y rester fidèles. La chasteté est un chemin et la virginité du cœur – car il s’agit bien de cela dans la consécration ! – est le but de ce chemin intérieur, tout éclairé de la lumière transfigurante du Christ. Virginité en aval et non pas en amont. Virginité qui signifie la re-création de l’être, son renouvèlement total en Jésus-Christ. Virginité offerte à tout chrétien baptisé.

 

La chasteté est une façon de vivre. Un jour dans notre vie, après un long chemin fraternel, nous avons décidé d’offrir au Dieu auquel nous voulons croire un OUI qui recueille toute notre vie dans sa dimension spatiale et temporelle. Un OUI qui s’étend de l’avant à l’après, un OUI qui atteint aussi une dimension cosmique. Un OUI soutenu par une communauté de croyants. Bien sûr, si nous sommes sincères, nous devons reconnaître que ne savons pas ce que nous faisons. La théologie, la spiritualité nous aident à ouvrir des pistes, à baliser le chemin. Mais c’est surtout la PAROLE de Dieu qui est notre phare. Tempête ou mer calme, le phare brille toujours et nous permet d’éviter les plus gros écueils.

 

La virginité du cœur n’est donc pas une condition mais plutôt un résultat, non pas d’excellence mais bien de miséricorde. Et encore, pas un résultat dans le sens où notre société occidentale l’entend, qui serait chiffrée et « efficace ». C’est  le résultat discret du chemin qu’ont tracés nos pas, celui de nos déplacements intérieurs, de nos séismes et de nos tempêtes. C’est aussi le résultat de nos attentes, de nos colères, de nos certitudes. Tout ce que nous avons brassé, toutes les questions que nous nous sommes posées, toutes les décisions que nous avons prises pour continuer à dire OUI, pour chercher la meilleure route, tout cela s’enracine dans un moment inaugural, celui de la consécration. Nous sommes des arbres plantés en terre consacrée - qui est notre planète vivante - et nous appartenons pleinement au monde qui nous entoure. La consécration nous donne aux autres avec une force incroyable ! Elle ne nous coupe pas du reste des hommes, bien au contraire elle nous plonge dans le grand bain de cette humanité si diversifiée.

 

À quoi ça sert de dire OUI ? Est-ce que ce OUI nous ampute d’une partie de nos facultés, affectives, sexuelles ? La question se pose aussi pour les couples… N’est-elle pas universelle ? Ce OUI dépasse une pratique sexuelle. Il concerne l’amour que nous sommes prêtes (ou pas) à donner et recevoir. La chair brûle ? Le OUI à Dieu dans la consécration de notre être ne fait que mettre cela en relief. Nous devenons torches : allons-nous mettre le feu ou éclairer ? Pas de recettes, pas de miracles : notre humanité dans toutes ses potentialités se déploie pour annoncer à tout homme : il est possible d’aimer. Quels moyens allons-nous prendre ? Qu’allons-nous manifester de l’amour ? À chacun sa réponse.

 

Ce qui brouille les pistes, ce sont les restes toujours vivaces d’une spiritualité mortifère qui veut traquer et déceler le « péché ». Cette spiritualité retrouve à chaque génération de nombreux adeptes car elle est facile : on atteint le but fixé au mérite ou par la force, on « tient bon » (on est les meilleurs !) ou on « cède à la tentation » (l’enfer pointe le bout de son nez). Nous nous sommes enfermés vivants dans des cercueils blindés, sans laisser aucune chance à Dieu de nous porter. Car, quand même, dans cette histoire, il y a un Dieu aussi, non ? Nous ne faisons pas un vœu ou une promesse à nous-mêmes ou à un(e) supérieur(e). C’est bien à Dieu que nous nous adressons et nous n’appartenons à personne d’autre qu’à lui.

 

Voilà, cher E., le chemin que je voulais parcourir avec toi. Voilà l’unique signe auquel je voulais me confronter, celui du grand amour de Dieu pour moi qui, un jour, m’a été dévoilé. Ce jour, je ne peux l’oublier et depuis, vaille que vaille, je trace ma route. Je n’ai qu’une certitude : c’est à lui que j’appartiens, au Christ qui est mes racines et mon horizon. Le reste est encore très mystérieux…

 

J’aimerais terminer par cette prière de Daniel Bourguet que j’adresse à Dieu de tout mon cœur en concluant cette réflexion : Prière de Bartimée, Les maladies de la vie spirituelle, ed. Olivétan, 2007

 

Seigneur Jésus, je te rends grâce.
Le jour pour moi ressemblait à la nuit ;

J’avais la main tendue sur le bord du fossé

Et les gens par pitié me donnaient à manger.

Mais personne n’a su que j’avais soif d’amour

Et que mon cœur aveugle ne savait pas aimer.

Mon cœur aussi mendiait dans la nuit.

 

Seigneur Jésus, je te rends grâce.
Toi seul as su poser ton regard sur mon cœur ;

Toi seul as découvert combien j‘étais malade.

Alors j’ai pu te demander de me donner de voir

Pour quitter le fossé et marcher sur tes pas.

 

Seigneur Jésus, je te rends grâce.
En me donnant de voir, tu as touché mon cœur ;

Tu l’as ouvert à une autre lumière ;

C’est pourquoi maintenant je reste à tes côtés :

En toi rayonne la véritable lumière.

 

Seigneur Jésus, je te rends grâce.
Tu me fais découvrir un grand nombre d’aveugles ;

Tu fais jaillir en moi une source d’amour.

Garde mon cœur ouvert aux mendiants de la route

Pour donner avec toi tout ce dont tu me combles.

 

Seigneur Jésus, la nuit est encore aux aguets ;

Elle se tient couchées sur le pas de ma porte.

O toi Jésus, lumière sans déclin,

Veille avec moi sur mon cœur

Ainsi que sur la source dont tu as le secret.

 

Seigneur Jésus, je te rends grâce.
Toi dont le seul désir est d’habiter en nous

Pour que nous demeurions en toi

Et dans le Père et dans l’Esprit,

Dans le bonheur sans fin,

Un amour sans limite.

 

 

Christelle

Daniel Bourguet est pasteur de l’Église réformée de France et ancien prieur de la Fraternités des Veilleurs, fondée en 1923 au sein du protestantisme par Wilfred et Théodore Monod.

 

Quelques informations sur la fraternité des veilleurs

 

Rédigé par Xénia

Publié dans #Spiritualité

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Acolyte et lecteur 19/08/2012 23:07


Merci pour cette réflexion sur la chasteté. C'est la clé et du célibat pour le royauime et du mariage chrétien, si on va sur la route que trace St Paul aux Éphésiens (6, 21-32) sans tronquer - comme je l'entends trop - le don que doit
faire le mari à l'image du Christ (v25). Et il n'interdit pas la réciproque à l'épouse...


La chasteté, du célibataire, comme des époux, c'est la reprise en compte personnel, comme autre Christ, de l'Incarnation, mystère révélé d'abaissement (Ph2) de mort et de Résurraction.


Fraternellement

Hugues 13/08/2012 22:11





Merci pour le très beau texte, très juste, très sain, sur la virginité ! Je suis en train de corriger un texte qui cite des passages du De virginitate de Tertullien… Quel dommage que cet homme du
IIIe siècle ne t'ait pas lu !

Fr. Paul 08/08/2012 12:14





Bravo et merci (ou l'inverse) pour ce que tu viens d'écrire au sujet de la virginité et de la consécration.


Je me retrouve bien quand tu dis de mettre Dieu à la première place. C'est lui qui nous appelle, c'est à lui que chacun répond. C'est à la mesure de notre réponse d'amour que avons regarder notre
vie avec nos engagements.

Sr Henriette 06/08/2012 19:51


Merci Christelle, pour ta dernière page du Blog – j’ai bien aimé ; ça rejoignait une réaction de notre dernière retraite avec le Père JP. Brice Olivier o.p. – réagissant sur une
expression de nos Constitutions, justement à propos de ce mot de virginité.

Aurore - Colette 04/08/2012 16:35


TRÈS intéressant
et combien controversé le sujet ! J'ai beaucoup aimé.