La politesse, une question d'amour - Max Frish

Publié le 10 Octobre 2011

Je prends le temps de vous partager cet extrait du premier Journal de Max Frisch (1946-1949) que je suis entrain de parcourir avidement. Ses questionnements sur l'homme, l'art, l'état, etc. au lendemain de la guerre résonnent en moi de manière forte. Ils sont toujours actuels. Nous n'en finirons jamais de devenir hommes et femmes, de devenir "meilleurs".

Ces quelques lignes m'ont fortement interpellée dans ma remise en question personnelle. 

 

Ici, à propose de la politesse, et son propos est celui de l'amour  :

" Quand parfois nous perdons patience, quand brusquement nous jetons notre opinion sur la table et constatons que l'autre tressaille, nous invoquons notre amour de la sincérité. Ou bien, comme on se plaît à dire, lorsqu'on ne peut plus se retenir : "pour être franc !" Et ensuite, lorsque nous lui avons sorti notre sincérité, nous sommes satisfaits ; nous avons été bien sincères, voilà, c'est le principal, et pour le reste qu'il se débrouille avec les gifles que lui a données notre vertu. Cela change t-il quelque chose ? 

Si je dis à mon voisin que je le tiens pour un imbécile - peut-être cela demande t-il du courage, du moins dans certaines circonstances, mais cela ne demande pas d'amour, pas plus que le mensonge : si je vais lui dire mon admiration. Ces deux attitudes que nous prenons à tour de rôle ont un point commun : elles ne veulent pas aider. Elles ne transforment rien. Au contraire, nous voulons simplement nous débarasser de cette tâche.... (...)

Qui, par amour de la véracité, ne peut ou ne veut pas être poli ne doit pas s'étonner s'il est exclu de la société humaine. Il n'a même pas le droit de s'en vanter, comme il a coutume de le faire, et cela dans la mesure où il souffre de son isolement. Il porte une auréole qui ne lui revient pas. Sa véracité, il la cultive aux dépens des autres...

Il apparaît donc que la politesse, si souvent méprisée en tant que simulacre, est un don des sages. Car sans la politesse, qui n'est nullement contraire à la véracité mais bien une forme aimable de celle-ci, nous ne pouvons pas à la fois être véridiques et vivre en société, dans cette société humaine qui, elle, ne peut être fondée que sur la véracité - donc sur la politesse.

Naturellement, pas une politique prise en tant que somme de règles apprises par cœur, mais en tant qu'attitude intérieure, en tant que bonne volonté qui, d'un cas à l'autre, doit faire ses preuves....

La politesse est une qualité que l'on n'a pas une fois pour toute.

Il est essentiel, me semble t-il, que nous arrivions à imaginer l'effet produit sur l'autre par un mot ou un acte qui est le fruit de circonstances particulières dans lesquelles nous nous trouvons. même si on est d'humeur à en faire, on évite les plaisanteries à propos de cadavres lorsque l'autre vient de perdre sa mère, et cela suppose qu'on pense à cet autre. On apporte des fleurs : come preuve extérieure et visible d'avoir pensé aux autres, et toutes les autres attentions partent du même sentiment. On aide l'autre à mettre son manteau. Bien entendu, la plupart du temps ce sont des simulacres ; n'empêchent qu'ils nous rappellent en quoi pourrait consister la véritable politesse lorsque, au lieu d'être geste, elle serait acte, réussite vivante...

Par exemple : on ne se contente pas simplement d'exprimer son opinion à l'autre ; on s'efforce de trouver aussi la juste mesure, afin que notre opinion ne le renverse pas, mais l'aide ; on ne lui épargne pas la vérité, mais on la lui présente de manière qu'il puisse la digérer.

Pourquoi toute cette sagesse répandue dans le monde reste-t-elle stérile ? Peut-être parce qu'elle se suffit à elle-même et qu'il ne lui reste que rarement la force de tenir compte de l'autre...  La force : l'amour. Le sage, l'homme vraiment poli, est toujours un homme qui aime. il aime cet autre qu'il cherche à connaître afin de le sauver, il n'aime pas la connaissance pour elle-même. Cela s'entend déjà dans sa voix. Il ne s'adresse pas aux étoiles quand il parle, mais aux hommes. Songez aux maîtres chinois. Il ne faut pas être sensé, il faut être sage pour aider.

 Max Frisch, Journal 1946-1949, Gallimard, 1990, p. 52-54

 

Une interview de Max Frisch

 

Rédigé par Xénia

Publié dans #Hospitalité

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