Le henamaso ou taureau à dompter

Publié le 27 Janvier 2013

La pluie qui soudain tambourine - après des jours poisseux de chaleur humide - me donne l’occasion de faire entrer un peu de fraicheur dans ma chambre et de me pencher sur le henamaso, concept-clé qui permet d’entrer dans la culture malgache, de décrypter certains comportements individuels et sociaux, comportements basés sur le silence, la feinte, l’acceptation passive de paroles et d’actes auxquels il faudrait au contraire s’opposer, ou encore sur le dénigrement de soi, la séduction, voire la corruption. Puisqu’il faut « prendre le taureau par les cornes », allons-y, jetons-nous dans l’arène de la culture malgache, ambivalente avec son poids funeste de la tradition à certains endroits fossilisée. Cela sans nier le côté positif, qui pourrait sans doute constituer un levier pour un changement futur (mais lent), indispensable au développement de ce pays. Mais un gros travail d’éducation reste à faire avant de pouvoir réformer ces normes si contraignantes pour l’individu.


 

 henamaso.jpgLe henamaso, ou « taureau à dompter »publié par Foi et Justice, Antananarivo, 2011

Auteurs : Rakotomanga Gilles Clet – Randrenjatovo Harvel Bienvenue – Razanamahasoa Jeannette – Urfer Sylvain.

 

Le henamaso est un élément caractéristique de la culture malgache. Comme le taureau, sa violence et ses coups de corne font peur ; celui qui est soumis au henamaso plie devant quiconque est plus fort que lui, ce qui donne la mesure de la force sociale du henamaso dans la relation aux autres.

 

Définition

Signifiant littéralement « la honte du regard de l’autre », henamaso peut se traduire par le scrupule, la honte, la peur, le renoncement, le respect. C’est un concept très ambivalent.

 

Chacun connaît la propension de la culture malgache à célébrer l’unité des êtres humains, qu’ils soient vivants ou morts, et à considérer la société comme une grande famille dont tous les membres ne se séparent jamais. Dans ce cadre, les aspects contradictoires du henamaso valorisent d’une part le respect du soi et des autres, le fait de se conformer aux règles sociales et même de tolérer l’intolérable et, d’autre part, un sentiment de honte et de peur qui génère l’hypocrisie, le manque de confiance en soi, la crainte d’exprimer son avis et d’affirmer sa personnalité.

 

Son usage est donc à double tranchant. Le hanamaso représente la plus belle marque de respect à l’égard de ses parents ou de ses proches, ainsi que de respect mutuel entre eux ; celui qui consent au henamaso témoigne du respect des autres qu’implique le fihavanana et ne conteste pas leurs droits. À l’inverse, celui qui ne partage pas le henamaso ne se soucie pas du fihavanana et exploite sans scrupule les fautes et les faiblesses des autres ; on entre alors dans le cas de figure, fréquent, de la manipulation.

 

Le plus souvent, on évoque l’aspect négatif du henamaso. Il consiste en la peur de ce que les gens diront de soi (sao dia… - de peur que…) ; il aboutit à paralyser toute action, même si elle est bonne, de crainte qu’elle ne soit mal interprétée par les autres. « Agir selon le henamaso » revient alors à faire ce que l’on ne voudrait pas faire, ou agir contre sa volonté. On dit alors de celui qui fait ce qu’il n’aime pas faire, ou qui fait ce qu’il ne devrait pas faire, qu’il est vaincu par le henamaso. Ce qu’expriment parfaitement les proverbes : « vaincu par le henamaso, il mange le riz du lépreux » et « manger le poulet avec ses plumes » : par honte, il approuve tout, même ce qui est mauvais. Conséquence ultime, il a perdu tout sentiment de honte à l’égard des autres, lesquels ne respectent plus sa dignité humaine.

 

Ces deux aspects handicapent toute impulsion vers le développement et confortent l’opportunisme de ceux qui estiment qu’ils sont des aînés et disposent de postes élevés dans la sphère politique et dans la société. Il en résulte un manque d’amour et de respect pour les autres, car seuls demeurent la peur et le souci de garder sa place et ses privilèges acquis.

 

Le hanamaso se manifeste aussi dans toutes les sphères de la vie. Parler de ce concept revient à interroger la société malgache dans les fondements même de sa culture politique et de son organisation sociale. Réfléchir à sa nature et à sa pratique permet de mieux comprendre nombre de faits socioculturels et politiques. Et cette démarche introduit à l’analyse des rapports sociaux qui structurent le fondement de la société.

 

Car si l’on part du principe que l’individu est façonné par le groupe qui structure les schèmes de comportement et codifie les relations humaines, on peut établir le constat suivant :

  • la société traditionnelle malgache a laissé peu de place à l’individu, qui s’est effacé derrière la collectivité,
  • l’institution fokonolona a joué un rôle fondamental dans la construction de l’identité sociale et des rapports sociaux,
  • fondés sur la hiérarchie sociale et les inégalités de castes, donc de statuts et de rôles, les rapports sociaux ont engendré entre autres des comportements d’allégeance multiformes, allant de la déférence à la courtisanerie, et à la soumission.

 

Enfin, les effets négatifs de la pratique du henamaso ne se limitent pas aux liens sociaux. Ils sapent les assises même de la société dans la mesure où la justification du respect, de la crainte, de la honte et du refus de l’approche frontale cautionne des rapports et des faits de domination qui pervertissent le système aussi bien dans ses rouages économiques que sociopolitiques. Le henamaso est vécu et accepté comme un élément de la culture et de la tradition ; en réalité, il est plus un déni des droits de l’homme et du citoyen qu’un code social de convivialité. Entre le fort et le faible, c’est un concept qui opprime et tue la personnalité. Il musèle la liberté d’expression, cautionne l’impunité et favorise les poussées de violence sociale et politique dans un système captif.

 

Rédigé par Xénia

Publié dans #MADAGASCAR

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