On repique le riz

Publié le 12 Décembre 2012

Comme ma colline m’a inspirée en France, cette autre montagne ici attire irrésistiblement mon regard. Je la vois de ma fenêtre, assise que je suis sur le lit qui occupe presque tout l’espace de cette chambre minuscule dans laquelle je ne parviens pas à me rétrécir, au contraire, j’y suis paradoxalement tout à fait à mon aise. Moi qui souffre de claustrophobie (pas la vraie, mais quand même, moi qui fuis les espaces trop petits où il me semble que j’étouffe), me voilà bien calée dans ces quelques mètres carrés, parcimonieux, humbles, défiant toute « folie des grandeurs ». C’est sans doute la vue de la montagne qui me fait passer outre l’étroitesse de ce lieu. C’est comme l’amour. Il donne de la hauteur à nos désirs, grâce à lui nous devenons petit à petit moins centrés sur nous-mêmes, plus orientés vers les autres. Car l’amour est extensible ! C’est une matière première riche de nombreuses qualités impossibles à énumérer tant elles sont parfois surprenantes. Ces qualités se révèlent en aimant. Il n’y a pas d’idée de l’amour. Il y a l’amour, un point c’est tout. Et lorsqu’il jaillit, telle une source qui fend la terre en sa profondeur pour affleurer à la surface et faire entendre son clapotis, alors l’amour s’épanouit, se multiplie, comme ces minuscules brins de riz que nous avons repiqués aujourd’hui et qui donneront des tiges nombreuses et fécondes.

 

La pluie de l’après-midi. Fidèles gouttes, précieuses pour cette terre qui, malgré tout, a l’air toujours sèche ! Sauf les rizières, pas de lieux humides. Tout est poussière. La poussière se mêle à l’eau sans être jamais totalement vaincue, la terre reprend ses droits et le sol absorbe le précieux liquide. Cette impression, mais non, plus que cela, cette expérience de « vie naturelle ». Ce terme peut paraître désuet ou consensuel, mais il y a derrière une vraie réalité, quelque chose qui rejoint le primitif en nous, peut-être en référence au moment de notre vie, lorsque nous étions enfants, où nous aimions nous trainer sur le sol, marcher pied nu dans les flaques d’eau ou dans l’herbe. « Adultes », « modernes », « civilisés » (que sais-je encore !) nous avons perdu cela, ce contact direct avec le sol. Notre vie de « riches » nous a déracinés. À tel point que nous avons peur de nous blesser en foulant la terre, elle qui nous recueillera un jour. Je retrouve ce contact bienfaisant ici à Madagascar : la plupart des Malgaches ne sont pas chaussés !

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Comme il était bon aujourd’hui de patauger dans cette rizière, de sentir cette boue tiède, odorante et fécondante autour de mes pieds, de mes mollets. Douceur et caresse de la terre. Bienveillance du sol qui nourrit les plantes, lesquelles nous nourrissent. Nous ne sommes qu’un maillon dans le cycle de la nature. Tout semble ordonné à nos besoins, mais nous restons cependant si petits devant la vie qui se manifeste bien au-delà de nos pauvres efforts. Ces minuscules brins, presque entièrement enfouis dans la boue, donneront dans trois mois de merveilleux épis épais et nourrissants. Le riz ou la survie des Malgaches. J’ai pensé aux récits de guerre des anciens, à cette peur paralysante de mourir de faim : que n’aurait-on pas fait pour une pomme de terre ? On ne l’a perdue aussi aujourd’hui, cette évidence de la terre, à qui l’on doit de pouvoir vivre. Il faudrait que, tout ce que nous gaspillons honteusement, inconsciemment, nous puissions le recréer de nos mains pour l’offrir à ceux qui manquent du nécessaire. Il faudrait qu’on nous mette les mains dans la terre, que nous la sentions frémir sous nos doigts, enserrer nos paumes, nous communiquer sa chaleur, sa tendresse, son désir d’être travaillée par nous et respectée aussi.

 

La terre, la pluie, le soleil. Et ces cris d’enfants, leurs jeux de rien du tout (un bouchon attaché à une ficelle…), leurs regards toujours étonnés, leurs yeux malicieux, leur soif de vivre. Et le jour qui n’en finit pas de renaître, de nous redonner espoir, des se tendre vers nous comme une promesse presque accablante tant elle est vive : tu vis et ce que tu vis là où tu es est unique. Ce « tu » s’adresse à chacun de nous. Quelle conscience avons-nous de notre unicité et de la valeur de nos jours ? Nous les comptons trop souvent comme de l’argent, voulant thésauriser le temps alors qu’on doit le gaspiller, dispenser largement nos heures en offrande à la vie. Le courant de vie peut être canalisé, mais il ne doit pas être retenu. Rien de ce que nous aurons économisé, gardé pour soi, caché au regard des autres, ne donnera de fruit. Épargner c’est laisser pourrir. Non, décidément, le temps, ce n’est pas de l’argent ! La terre, elle, s’en souvient et nous le rappellera un jour ou l’autre. Ne pas perdre pied dans l’inutile, le superflu. Ne pas s’accrocher aux apparences. Plonger dans cette boue ne fait pas de nous des vers, cette action nous refait Adams, glaiseux, avec cette terre qui colle aux pieds, qui salit les mains et nous donne la couleur de l’amour : rouge. 

Me voici entrain de moudre le café !!!!
café

Rédigé par Xénia

Publié dans #MADAGASCAR

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Gilbert 15/12/2012 22:42


Merci beaucoup pour ton text et les photos, je suis heureux de voir que tu vas bien. C'est le retour à la terre alors ...