Que peut-il sortir de bon de notre Nazareth ?

Publié le 23 Décembre 2011

LETTRE DU TEMPS DE NOËL

  Xénia – 18 décembre 2011

 

 

Que peut-il sortir de bon de Nazareth, ce lieu de l’enfance ?

 

Cet Enfant-là, Christ, Oint, naît à la maison. Pas la sienne. Bethléem, la maison du pain. S’il y a du pain, c’est que l’on se trouve, avec lui, dans un lieu d’hospitalité : c’est la maison des hommes, du tout-venant, de celui qui a faim (heureux est-il, il sera rassasié). Il a faim. On le dépose dans une « mangeoire », il devient nourriture. Il se nourrit de sa propre faim qui rassasie l’humanité. Il ne naît pas dans un lieu « sacré », « saint », sous le regard des experts en Ecritures. Il naît loin des théologiens, des grands prêtres et de leur temple - « quelle est donc la maison que vous bâtiriez pour moi ? » - dans le silence parce que la seule parole audible doit être celle de sa présence dans l’imperceptible de ce moment-là. Il naît en voyage, presque sur le bord du chemin : j’aime à imaginer qu’il s’en est fallu de peu pour que Marie accouche dans un fossé ! Pas de pompiers à appeler en cas d’urgence ! Dès qu’ils parviennent à Bethléem avec Joseph, on la ménage, on lui offre un petit coin pour la mettre à l’abri du regard des hommes. Il était moins une ! Le Christ Jésus « voit le jour » dans une grotte… Dieu au grand jour ! Un jour de gloire si banal, un jour qui paraît si bancal !

 

On met des anges dans le ciel pour que la scène prenne un peu de relief, comme on le fait par la 3D aujourd’hui au cinéma. Si les anges nous font entrer dans une autre dimension, ne les imaginons tout de même pas selon nos schémas habituels, avec des ailes diaphanes, beaux et dorés à l’or de nos fantasmes de puissance et d’illusion ! Laissons-les être là formant un chœur, un cœur battant, célébrant nos naissances intérieures, témoins d’un ailleurs que nous espérons – où pas. Les bergers rappliquent, ils voient de la lumière, qu’entendent-ils précisément ? Le Dieu Très-Haut qui s’est révélé à Elie sur le mont Horeb dans un silencieux murmure serait-il devenu soudain chef d’orchestre pour famille en goguette dans une grotte ? Doit-il en ce jour s’armer de cymbales et trompettes pour dire qui il est ? Ou bien la fanfare céleste est-elle un simple piège pour bergers pas très futés ou lecteurs du XXIe siècle se trouvant à des années-lumière de l’humilité divine ? Quoi qu’il en soit, ça marche, les anges bruyants comme des gamins le jour de Noël attirent notre attention et Marie qui, sans doute, désirait légitimement un peu de tranquillité, se retrouve encerclée de bergers curieux et dubitatifs et, vingt siècles plus tard, de lecteurs non moins sceptiques et interrogateurs. Quelle scène ! Sans compter toutes les bestioles que notre imagerie lui impose… (bœuf et âne alors que dans le coin la mode est plutôt aux biquettes et aux chameaux, mais bref, passons).

 

Marie peut donc se sentir observée comme dans un loft truffé de caméras : nous, on voit bien ce qui se passe. Par contre, on n’entend pas Joseph. Pour cette raison on lui donne alors la stature d’un contemplatif. Mais ne se soucie t-il pas avant tout du confort de sa Promise ? Sa Promise, oui, car ils ne sont pas encore mariés, que je sache ! Finalement, on ne sait pas s’ils sont passés devant Monsieur le curé. De toute façon, n’en déplaise à nos canonistes, cette histoire est louche depuis le début : un enfant hors mariage, ça ne se fait pas ! Donc Marie reste une promesse pour Joseph qui l’a « prise chez lui », selon l’injonction divine manifestée au creux de son grand amour pour elle.

Après quelques péripéties (relire l’évangile de Luc !) les voilà enfin à Nazareth. Ils ont échappé à la folie terroriste d’Hérode qui fait trucider des centaines d’enfants dans l’espoir de tuer le petit roi, si petit et caché qu’il lui porte déjà ombrage. Le lion a peur du moustique. Les rois mages, quant à eux, sont retournés en orient par un autre chemin. Ils étaient venus par celui de la science, ils repartent par celui de la foi, la leur, personnelle, basée sur ce qu’ils ont réellement vu. Rien de très dogmatique en somme… Ils ont donné leurs cadeaux, ils ont reçu un credo. Bon deal pour le bon Dieu ! Science et foi, deux routes complémentaires….

 

Nous aussi nous retournons finalement à Nazareth, un bled paumé qui n’offre rien de très attrayant : une vie monotone à souhait. Rien à en dire. Notre vie de tous les jours quoi ! C’est là, sur cette terre méconnue, que s’enracine le mystère de l’enfance et de l’adolescence du Christ Jésus. Pour l’imaginer nous faisons appel à nos propres terrains de jeux et de découvertes. La ville ou la campagne, la cité ou la maison bourgeoise, les voisins, la famille proche ou lointaine, le désœuvrement ou l’émerveillement, les dessins animés, la ferme, la mer, etc. Que peut-il donc bien sortir de bon de notre Nazareth à nous ? De ce temps ou nous n’avons pas encore les mots, les clés, pour comprendre ce monde ? De ce temps où, de manière générale, nous vivons très intensément le présent, sans grand souci du lendemain. Nous essayons de comprendre la crue du cours d’eau, mais nous ne nous soucions pas de la marche du monde et des stratagèmes politiques. Cependant, le lit de la rivière s’imprègne en nous. Il nous apprend à serpenter entre les événements, à les classer, à les répertorier, à les mémoriser à notre façon. C’est à partir de ce répertoire personnel que nous déploierons nos années adultes, découvrant au fur et à mesure du temps qui passe des tiroirs secrets, des ressorts inattendus devant les questions de la vie. Les années de Nazareth, une boîte de Pandore ? L’enfance ne fait pas de nous une victime. C’est ma certitude. Si elle est faite de blessures, parfois monstrueuses, elle contient aussi leur remède. Si l’arbre peut donner du fruit selon sa semence puisqu’il contient en lui-même son principe de génération, il en est de même pour nous : nos creux peuvent accueillir la miséricorde qui régénère par la bienveillance et l’écoute.

 

Je pose donc la question du « que peut-il sortir de bon de notre Nazareth ?» non pas au sens de « je vais jouer l’orpailleur pour espérer découvrir malgré mon scepticisme quelques pépites dans un lit de boue », mais dans le sens de « je sais avec assurance que le gisement est là, dans la saignée de ma croissance humaine et que l’or ne brille pas forcément au premier coup d’œil ». Notre Nazareth est un lieu d’espérance. L’espérance ne se trouve pas en aval, elle est à chercher en amont. Elle met fin à la résignation. Elle toise le cynique et rigole à la barbe du sceptique. Elle se moque du savant géomètre pour épouser les lignes courbes de nos instants de chaque jour. Elle encourage l’homme effondré, la femme en pleurs, l’enfant déjà maltraité.

 

Ainsi va le mystère de la vie, par sangs et merveilles, par monts et par sauts. Il y a au fond de nous le ruisseau tranquille de la vie, le fil ténu d’un amour qui est là quoi qu’il arrive. C’est de cette façon que je crois en Dieu. Ce Dieu-là ne va pas me noyer sous des flots surabondants de grâces inexprimables. Il me respecte trop pour cela. Il ne veut pas me voir suffoquer. Ce Dieu-là n’a pas besoin de superlatifs pour exister. Il est dans mon minimum vital qui fait le tout de ma vie. Un chant d’oiseau. Un champ de blé. C’est déjà la Résurrection !

Rédigé par Xénia

Publié dans #Spiritualité

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