L'empathie selon Christian Bobin

Publié le 18 Février 2014

Je vous partage ces passages sur le thème de l'empathie extraits du livre "La lumière du monde" de Christian Bobin car ils correspondent en profondeur à mon expérience de vie malgache. Ces textes me font réfléchir et m'interrogent sur ma posture face à certains de mes interlocuteurs ici. L'empathie est une aventure qui vient tardivement....

L’empathie c’est, à la vitesse de l’éclair, sentir ce que l’autre sent et savoir qu’on ne se trompe pas, comme si le cœur bondissait de la poitrine pour se loger dans la poitrine de l’autre. C’est une antenne en nous qui nous fait toucher le vivant : feuille d’arbre ou humain. Ce n’est pas par le toucher qu’on sent le mieux mais par le cœur. Ce ne sont pas les botanistes qui connaissent le mieux les fleurs, ni les psychologues qui comprennent le mieux les âmes, c’est le cœur. Le cœur est un instrument d’optique bien plus puissant que les télescopes de la Nasa. C’est le plus puissant organe de connaissance, et c’est une connaissance qui se fait sans aucune préméditation, comme si ce n’était plus nous qui faisions attention à l’autre, comme s’il n’y avait plus qu’une attention pure et bienveillante fondée sur la connaissance de notre mortalité commune. Ce qui est très curieux, car qui est-on à ce moment-là ? Toute sagesse qui vient dans le carcan d’une méthode est dépassée par le cœur. Ce moment qui foudroie toutes les carapaces d’identité, qui saute par-dessus l’abîme qui me sépare d’autrui et où le cœur de l’autre est deviné jusqu’en ses moindres battements, donne la plus grande lumière possible sur l’autre.
Dans l’empathie, on peut prendre soin d’autrui comme jamais il ne prendra soin de lui-même, par une attention tendue comme un rai de lumière, mais il n’y a aucune emprise psychique sur lui. C’est l’art double de la plus grande proximité et de la distance sacrée. Le prince Mychkine, de Dostoïevski, est le prince de l’empathie. Peut-être que, par l’empathie, je remonte jusqu’aux photos de classe. Rien n’est plus troublant qu’une photo de classe parce que le destin, les épreuves et les joies, planent déjà autour des visages, autant de raisins, et la main du temps du vigneron va les broyer pour en tirer un vin précieux ou aigre. Les vendanges vont venir et, par l’empathie, de même qu’avec des télescopes on peut remonter le cours de la lumière d’une étoile, eh bien, on peut remonter le cours du temps jusqu’à ce visage d’enfant montré par cette photographie de groupe, c’est-à-dire le comprendre. Tous les calendriers sont renversés : on a accès dans ce moment-là aussi bien au cœur de l’enfant qui a été, qu’au cœur qui sera le sien le jour de sa toute dernière fin.


Christian Bobin
La lumière du monde – Le soleil inversé.

JEUX D'ENFANTS à MADAGASCARJEUX D'ENFANTS à MADAGASCAR
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JEUX D'ENFANTS à MADAGASCAR

Sans le cœur, il n’y a pas d’empathie, car avoir du cœur c’est sortir de soi, mais s’il faut ressentir l’autre jusqu’à presque le devenir, il faut en même temps garder une distance sous peine de sombrer dans la fusion. L’empathie livrée à elle-même va à l’infini et par là elle se perd. C’est par empathie que la mère arrive à entendre les pleurs de l’enfant juste avant qu’ils n’arrivent, mais c’est par fusion que certaines mères ligotent l’âme de l’enfant à la leur de manière infernale : la limite de l’empathie, c’est la fusion, qui est de l’entre-dévorement. Dans l’état de fusion totale, une mère n’aura même plus besoin de parler pour que son enfant agisse, parce qu’elle lui parle à l’intérieur de lui. Dans la fusion, la proximité est terrible parce que quelqu’un a pris le pouvoir sur quelqu’un d’autre. La distance, qui n’est peut-être qu’une ligne de démarcation, est faite avec le couteau de la parole. C’est le langage qui empêche l’anthropophagie de la fusion.

Christian Bobin
La lumière du monde – Le soleil inversé.

Rédigé par Xénia

Publié dans #Spiritualité

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